Le canyon où les oiseaux ne savent pas décoller

Un vautour pèse dix kilos. C'est un oiseau magnifique et puissant, mais posez-le sur un terrain plat — il sera incapable de s'envoler. Il lui faut un précipice. Ouvrir les ailes, se jeter dans le vide — et planer sans dépenser un gramme d'énergie. C'est pourquoi le plus grand canyon d'Europe est devenu un paradis pour les vautours : la falaise offre le nid, l'élan du décollage et les courants ascendants. Toutes les conditions réunies en un seul lieu — comme si la nature avait conçu ce canyon spécialement pour leurs ailes.

Les Gorges du Verdon forment un canyon coincé entre des parois de trois cents à neuf cents mètres de haut. Le sentiment de grandeur ne vous quitte jamais — ni depuis les crêtes, ni depuis l'eau. La rivière se fraye un chemin entre les rochers, et ceux qui osent descendre découvrent un tout autre monde — la vue d'en bas, quand des centaines de mètres de pierre vous surplombent et que la seule pensée qui vient à l'esprit est « c'est juste incroyable ».

Depuis trente ans, le guide William y propose le « floating » — une descente en sacs de flottaison. Nul besoin de savoir pagayer ou manœuvrer une embarcation — il suffit de s'allonger sur le dos et de se laisser porter par le courant. Sept kilomètres de parcours traversent des passages mythiques du canyon, longeant des « marmites » naturelles creusées par l'érosion dans la roche au fil des millénaires. On peut sauter des rochers dans une eau cristalline — une sensation inoubliable, de l'avis de ceux qui l'ont vécue.

L'un des rapides les plus célèbres s'appelle le « Styx » — le fleuve des morts dans la mythologie grecque. C'est le spéléologue Édouard Martel qui baptisa ainsi l'endroit lorsqu'une de ses deux barques y fut détruite lors de la première descente du Verdon, en 1905. À cet endroit précis, toute la rivière s'engouffre sous la falaise — un spectacle qui glace le sang même des kayakistes chevronnés.

Les vautours ont été réintroduits au début des années 2000. Aujourd'hui, ils sont les stars et les acrobates du canyon. Les randonneurs grimpent jusqu'au belvédère de Rancous — quatre cents mètres de dénivelé sous la chaleur, une épreuve que tout le monde n'est pas prêt à affronter. Mais la récompense est à la hauteur : voir ces oiseaux de dix kilos frôler vos têtes en déployant leurs ailes immenses. Les jeunes vautours apprennent encore à voler — un œil exercé les distingue à leur plumage clair sur le poitrail.

Dès le Moyen Âge, des ponts enjambaient le canyon pour relier les Alpes-de-Haute-Provence au pays varois. Les habitants empruntaient ces mêmes sentiers pour aller travailler dans les vignes, faire les vendanges, commercer avec les voisins de l'autre rive. Aujourd'hui, ces chemins ancestraux font partie du célèbre GR49 qui traverse tout le département du nord au sud. Le canyon, qui fut pendant des millénaires un obstacle et une frontière, s'est mué en pont — entre les hommes, les époques et les mondes.