Les rock stars qui ont sauvé les oies en voie de disparition

Ils s'appellent The Inspector Cluzo, et depuis quinze ans, ils font exploser les scènes rock du monde entier. Un son puissant, brut, rageur — deux hommes, une guitare et une batterie. Mais entre les tournées, Laurent et Mathieu rentrent dans les Landes, dans leur petite ferme où ils cultivent du maïs, des légumes, des fruits et produisent du foie gras. Sur l'exploitation : sept carrés potagers, trois serres, des fruitiers dans chaque parcelle. Vingt tonnes de maïs par an. Un hectare de maraîchage. Et un studio d'enregistrement au grenier de la grange, où a été composé le dernier album.

Mais le plus grand exploit du duo ne se joue pas sur scène. Ils ont ressuscité l'oie landaise — une race locale qui avait presque entièrement disparu. Plus blanche sur les bords, plus grosse qu'un canard ordinaire, parfaitement adaptée au territoire. « C'est une espèce en voie de disparition, dit l'un d'eux. Le but : sauver des espèces, utiliser des graines locales, fixer un maximum de carbone et montrer que ça marche. »

Leur philosophie est celle de la « post-croissance » : la ferme ne court pas après les volumes, elle vise l'indépendance et la durabilité. Pas de produits chimiques, le fumier de leurs propres vaches pour seul engrais, uniquement des semences locales. Là où il n'y avait qu'un troupeau de vaches à viande, un écosystème a vu le jour : des haies vives autour des champs de maïs, des insectes auxiliaires entre les rangs, et dans la grange, des oies que les statistiques avaient déjà rayées de la carte.

Et voici le paradoxe : The Inspector Cluzo ont refusé de signer avec les majors de l'industrie musicale. Ils sont restés indépendants — comme sur leur ferme. « En agriculture comme en musique, un autre monde est possible », lancent-ils depuis la scène. Puis ils descendent dans la salle — et l'on découvre que le concert a lieu dans une stabulation, sur une ferme laitière, où ils sont arrivés avec leurs propres enceintes et micros.

Chaque été, The Inspector Cluzo donnent une trentaine de concerts dans des exploitations agricoles à travers la France. C'est leur « Live Farm Tour » — une tournée de ferme en ferme, où la scène est un hangar et le public des familles de paysans. L'humoriste Nicolas Meyrieux, lui-même agriculteur, assure la première partie avec des blagues sur l'empreinte carbone : « Une amie m'a dit : je suis écolo maintenant, je fais le tri. Faire le tri, c'est pas être écolo. Si en 2024 tu tries pas, c'est toi le déchet. »

L'année où le grand-père et l'oncle de Laurent et Mathieu sont décédés, ils leur ont dédié un concert : « Ces gens-là nous ont appris ce que nous sommes : à travailler la terre de notre terroir. Nous sommes aussi agriculteurs respectueux de notre terroir. » Le rock et le fumier. La guitare et les oies. Le grenier de la grange et les tournées mondiales. Dans les Landes, ce n'est pas une contradiction — c'est un art de vivre.