Le dernier chevrier de Marseille et ses chèvres pompières

Dans les collines de l'Étoile au-dessus de Marseille, parmi la garrigue et les pins, Luc Falco mène un troupeau de chèvres du Rove — dorées, élancées, aux cornes majestueusement torsadées. Son « bureau » : huit cents hectares de collines provençales. « Il est pas beau, mon bureau ? » demande-t-il en souriant, embrassant du regard le paysage qui s'étend de la mer aux crêtes montagneuses.

Luc rêvait d'être berger depuis l'enfance. Mais la vie l'a mené ailleurs : il est devenu représentant de commerce. Quand les enfants sont arrivés, il a décidé qu'il ne voulait pas qu'ils grandissent en ville. Un concours de circonstances — et le voilà dans les collines avec ses chèvres. Deuxième génération de chevriers dans la famille, bien que la première génération soit lui-même.

Mais les chèvres de Luc ne sont pas de simples productrices de lait. Ce sont des pompières vivantes. Un feu en Provence ne part jamais d'un tronc d'arbre. Il part des broussailles — d'un mégot jeté, d'une étincelle. Les flammes rampent dans le sous-bois avant de se propager aux arbres. Les chèvres de Luc broutent les buissons jusqu'à un mètre cinquante de hauteur, créant une ceinture de protection naturelle. Sans chimie, sans machine, sans bruit. Un travail écologique, économique et paysager à la fois : les chèvres ne protègent pas seulement du feu, elles favorisent la biodiversité en laissant le soleil pénétrer le sous-bois.

Avec le lait des Rove, on fabrique la brousse du Rove — un fromage frais d'une douceur exquise, vendu au marché du Cours Julien à Marseille. Les clients viennent chaque semaine, et Luc connaît chacun de vue. « C'est une drogue », rit une acheteuse. Mais le plus surprenant, c'est que la recette de la brousse est impossible à écrire. Quand est venu le moment de rédiger le cahier des charges officiel, les maîtres fromagers décrivaient le processus ainsi : « Tu prends le lait entier. Tu le fais chauffer. — À combien ? — Ben, qu'il soit chaud, quoi. Après tu le laisses refroidir. — Jusqu'à combien ? — Ben, qu'il soit moins chaud. » Les fonctionnaires s'arrachaient les cheveux.

Bastien, le fils de Luc, aide déjà au marché. Il a grandi parmi les chèvres et les collines, a joué Lili des Bellons dans un film adapté de Pagnol — et dit que les garrigues sont son « deuxième chez-soi ». Quand on lui demande ce qui distingue Pagnol de la réalité, il répond : « Rien. Je vis ce qu'il a écrit. Quand je reviens d'une semaine d'école, fatigué — je monte dans les collines. Et tout s'efface. »

Luc, ses chèvres, son fils et sa brousse — ce n'est pas du folklore. C'est une tradition vivante qui nourrit, protège et relie les hommes à la terre. Comme l'écrivait Pagnol : il fut le dernier chevrier de Virgile. Sauf que ce chevrier-là n'est pas le dernier. Il est le premier d'un nouveau chapitre.