Le secret des roches rouges de l'Estérel

Lorsque les anciens marins longeaient la côte provençale, des kilomètres de falaises calcaires grises défilaient sous leurs yeux. Et soudain, comme un coup de pinceau sur une toile, les rochers s'embrasaient d'un rouge profond. Ils baptisèrent l'endroit « Cap Roux ». Le massif de l'Estérel sidère encore aujourd'hui quiconque le découvre pour la première fois.

Saint-Raphaël occupe une position unique, entre la Méditerranée et ce massif antique où le porphyre rouge règne depuis deux cent cinquante millions d'années. La pierre a passé cent quatre-vingts millions d'années sous les eaux d'une ancienne mer alpine avant d'émerger. Les Romains y tracèrent une route depuis Rome et fondèrent le Forum Julii. Puis vinrent les pêcheurs, puis Napoléon Bonaparte, débarqué ici en octobre 1799. Plus tard, Saint-Raphaël attira des célébrités : Colette, Antoine de Saint-Exupéry qui vivait dans le petit quartier d'Agay. La véritable renommée est née avec l'arrivée du chemin de fer au milieu du XXe siècle, quand les Parisiens ont afflué sur la Côte d'Azur et transformé le village de pêcheurs en station balnéaire à la mode.

Les sentiers de l'Estérel forment un monde à part. On y trouve le myrte, dont les Corses tirent leur célèbre liqueur, et le cocasse « arbre à perruque » à la crinière ébouriffée. Les feuilles de myrte froissées sentent l'eucalyptus — elles contiennent de l'eucalyptol et sont utilisées en tisane contre les affections respiratoires. On peut même y goûter des fourmis : grâce à l'acide formique, elles ont un goût de vinaigre et sont riches en vitamine C. Parmi les roches rouges se cache un lac mystérieux couvert de nénuphars — personne ne sait d'où ils viennent. Les habitants appellent cela « le mystère de l'Estérel » et aiment s'arrêter au bord de l'eau, observant les animaux venus s'y abreuver.

Depuis trente ans, le guide Thibaut emmène les marcheurs sur ces sentiers — et avoue à chaque fois qu'un petit bout d'Estérel lui manque dès qu'il s'éloigne. Né à la Réunion, il a trouvé son foyer ici, entre les roches orangées et la mer bleue. Il a inventé des randonnées originales : la « rando-apéro » avec dégustation à l'étape, la « rando-raclette » en hiver, et même la « rando-dating » pour les cœurs solitaires — cinq hommes, cinq femmes, l'amour de la nature en commun et, peut-être, quelque chose de plus. Mais surtout, il révèle ce point de vue d'où le massif déploie sa plus belle palette : un infini de rouge et de bleu, la terre et la mer, et le sentiment que la Provence a offert au monde son petit Colorado. Le soir, la tente se dresse au milieu des roches — pas de feu, le risque d'incendie l'interdit —, alors on dîne de taboulé préparé au thermos, de tapenade de Nice, de craquelins artisanaux de Manosque. Et d'un pastis bio au parfum fleuri, acheté chez une ancienne comptable reconvertie dans l'épicerie en vrac.