L'or blanc de l'île de Ré depuis le XIIIe siècle

Sur les marais salants de l'île de Ré, un silence étrange règne. Pas de monticules blancs ni de crissement sous les pieds — rien que l'eau et le vent. Jérôme, saunier de la troisième génération, explique calmement : c'est encore trop tôt. Il faut un mois, peut-être un mois et demi. Le soleil et le vent doivent évaporer l'eau pour que la saumure se concentre et commence à cristalliser. La nature ici ne tolère aucune impatience.

Le fonctionnement d'un marais salant est d'une simplicité géniale. Le fond est aménagé en marches d'escalier : l'eau de mer entre dans le réservoir le plus haut lors des grandes marées, puis s'écoule naturellement de bassin en bassin, se concentrant davantage à chaque étape. Le meilleur allié du saunier est l'argile, imperméable, qui retient l'eau. Son pire ennemi est la pluie, car l'eau douce dilue la saumure et réduit à néant des semaines d'attente.

Jérôme a littéralement grandi dans ces marais. Ses grands-parents exploitaient ce même site, et en des siècles de métier, rien n'a changé. Le même râble — cet outil en bois qui sert à pousser et tirer la saumure sur le fond d'argile. Les mêmes gestes, le même rythme. Jérôme est aussi viticulteur — l'île de Ré se trouve dans la zone d'appellation du cognac, et l'on y produit du blanc, du rosé, du rouge et le fameux pineau. Il plaisante en disant qu'il a un pied dans le vignoble et l'autre dans le marais salant.

Mais la page la plus surprenante de cette histoire remonte au Moyen Âge. Les marais salants de l'île de Ré n'ont été construits ni par des paysans ni par des pêcheurs, mais par des moines. Du XIIIe au XIXe siècle, ils ont conquis la terre sur la mer : ils érigeaient une digue dans le Fier d'Ars, puis bâtissaient les bassins derrière. Le site porte encore le nom de « prise des moines ». Au total, 1 500 hectares de marais ont ainsi été créés.

Au début du XXe siècle, près d'un millier de sauniers travaillaient ici, produisant entre 25 000 et 30 000 tonnes de sel par an. Aujourd'hui, ils ne sont plus qu'une quatre-vingtaine, et la production est tombée à 2 000 tonnes. L'écart est vertigineux. Mais pour ceux qui restent, le sel demeure l'or blanc — la richesse qui a nourri cette terre et façonné son destin pendant des siècles.