La bouillabaisse qu'on ne baisse pas

« Fais bouillir et baisse le feu » — c'est ainsi qu'un célèbre cuisinier du littoral expliquait depuis des années l'origine du mot « bouillabaisse ». Cela sonnait bien et semblait logique : bouillir, baisser. Jusqu'au jour où un vieux Provençal lui envoya une lettre cinglante : « Couillon de la lune, arrête de dire que ça se baisse. »

La vérité était tout autre. Autrefois, les pêcheurs disaient : « On va faire bouillir à bao » — en patois, « bao » désigne le littoral, le feu de bois au bord de l'eau. Or un feu de bois, ça ne se baisse pas — on le soulève, on l'écarte. D'abord on fait bouillir le bouillon, puis on laisse le poisson reposer. D'abord on boit le bouillon, ensuite on mange le poisson. Voilà toute la philosophie, simple comme la vie des pêcheurs.

Les Marseillais, eux, se sont montrés plus malins que tout le monde : ils ont déposé la charte de la bouillabaisse, s'appropriant les « droits d'auteur » du plat. Alors que la soupe de pêcheurs se préparait sur tout le littoral bien avant toute charte. Chaque bourgade de Toulon à Saint-Raphaël avait sa propre recette et la certitude de cuisiner mieux que la voisine.

Au restaurant de DD sur le littoral varois, la bouillabaisse se fait selon les règles anciennes. Le poisson arrive directement du bateau d'Angélique, une pêcheuse qui prend la mer à quatre heures et demie du matin. La base, c'est la rascasse — sans elle, pas de bouillabaisse. Le cuisinier le dit comme une incantation : « Pas de bouillabaisse sans rascasse. » S'y ajoutent le chapon, la vive avec son épine venimeuse, et le noble saint-pierre. Trois gousses d'ail par personne — c'est obligatoire. Et le secret que DD révèle devant ses convives : tout mélanger à la main. Pas de cuillère, pas de fouet. Juste les mains du cuisinier qui sent chaque poisson.

La cuisson est rapide — la bouillabaisse n'est pas de ces soupes qui mijotent des heures. C'est précisément cette fulgurance qui la rend spéciale. Le service se fait en deux temps : d'abord le bouillon avec des croûtons et une sauce à l'ail, puis le poisson lui-même, disposé dans les assiettes avec la délicatesse d'un chirurgien.

Attablés face à la baie, le cuisinier, la pêcheuse et des convives de passage devenus amis en une heure. Angélique avoue qu'elle se prépare souvent une bouillabaisse chez elle — juste pour elle, par amour du plat. DD rayonne de fierté en répartissant le poisson. Ce n'est pas qu'un plat — c'est un rituel qui réunit pêcheurs, cuisiniers et hôtes autour d'une même table, comme on le fait depuis des générations sur les rivages de Provence. La bouillabaisse n'est pas une recette. C'est une façon d'être ensemble.