Le dernier monstre d'acier sauvé par ses ouvriers

On les appelait « cathédrales d'acier ». Deux cents hauts-fourneaux grondaient le long de la frontière luxembourgeoise, fondant le métal de la roche lorraine. C'était toute une civilisation — avec une chaleur de deux mille deux cents degrés dans les entrailles des fours, des centaines de milliers d'ouvriers, des villes entières bâties autour des usines. Puis tout s'est arrêté. Dans les années soixante, on a commencé à fermer les mines, puis les fonderies. Dans les années quatre-vingt-dix, de l'empire de l'acier, il ne restait presque rien.

Presque — car l'un d'eux a survécu. Le U4 à Uckange, éteint en 1991, devait subir le même sort que les autres : la démolition. Mais les anciens ouvriers se sont dressés pour le défendre. Pour eux, ce n'était pas qu'un bâtiment — c'était leur vie, leur jeunesse, la camaraderie, les mains brûlées par le métal. Certains, revenus des années plus tard, ne pouvaient retenir leurs larmes. L'un d'eux montrait une inscription laissée par un collègue surnommé Mimo : « Qui c'est le plus beau ? » — et pleurait en se souvenant.

En 2001, le U4 a été classé monument historique. Aujourd'hui, plus de quarante mille visiteurs par an descendent dans les entrailles du four où la fournaise faisait rage autrefois. Les visites sont assurées par les anciens eux-mêmes — Jean-Pierre et Jean, qui ont donné à eux deux plus de quatre-vingts ans à cette usine. Ils parlent du four comme on parle d'un être vivant : avec tendresse, avec douleur, avec fierté.

Mais l'histoire de la Lorraine ne se résume pas à la nostalgie. À quelques kilomètres du U4, sur un ancien crassier — une montagne de déchets industriels —, on a construit une piste de ski couverte. Six cent vingt mètres de long, quatre-vingt-dix mètres de dénivelé — la plus longue piste indoor au monde. Sous la neige artificielle gisent encore les pierres et la ferraille de l'ancienne usine. Un ancien pompier de la fonderie, devenu moniteur de ski, enseigne aux débutants en souriant au souvenir de l'époque où la montagne la plus proche était à deux cents kilomètres.

Autour du U4, une nouvelle vie bourgeonne déjà : commerces, restaurant, micro-brasserie artisanale sont en projet. La cathédrale d'acier qu'on a failli démolir devient le cœur d'un nouveau quartier. Comme l'a dit un visiteur : « Ce n'est pas un site mort. C'est un lieu vivant, un lieu qui évolue. » La Lorraine transforme ses blessures en force — et c'est sans doute le plus lorrain de tous les scénarios.