Le Percheron a conquis le Far West

D'Artagnan — noir comme la nuit, près d'une tonne, un regard royal. C'est un Percheron — une race née dans le Perche normand et devenue l'un des chevaux les plus célèbres au monde. Non par les courses — par le travail.

Au XIXe siècle, les Percherons furent massivement exportés aux États-Unis. Sans ces géants endurants, pas d'omnibus dans les rues de New York, pas de diligences galopant à travers les prairies, pas de conquête de l'Ouest à proprement parler. Le Percheron était le moteur vivant d'une époque — il tirait, labourait, transportait, sans se plaindre. Puis l'automobile est arrivée, et les chevaux sont devenus inutiles. Ceux qui tractaient les omnibus parisiens ont fini à l'abattoir. Le Percheron n'était plus que de la viande.

Mais au XXIe siècle, l'histoire a connu un rebondissement inattendu. Les vignerons bordelais remplacent de plus en plus souvent les tracteurs par des chevaux — et le Percheron s'est révélé le candidat idéal. Il réalise un travail plus précis que n'importe quelle machine à vingt ou trente mille euros. Le vigneron marche derrière l'animal et voit comment la terre réagit au soc : sèche ou humide, compacte ou meuble. Sur un tracteur, on est devant l'outil, pas derrière. « Le matin, tôt, seul avec votre cheval dans les vignes, l'odeur de la terre retournée — c'est un moment incomparable », confie un viticulteur.

Dans les forêts normandes, les Percherons sont revenus à un métier encore plus ancien — le débardage, l'extraction des troncs abattus. Des billes de trois cents kilos glissent derrière le cheval sur des sentiers inaccessibles aux engins. Et malgré ses énormes sabots, la bête ne laisse pas de traces — elle travaille plus délicatement qu'une machine.

« On a une relation particulière avec nos chevaux, dit un débardeur. Ils sont d'une intelligence remarquable, très sensibles. Quand ça ne va pas pour nous, ils le sentent. On passe du temps avec eux. Et quand leur carrière est finie, on ne les envoie pas à l'abattoir. Ils restent avec les vaches au pré — en retraite méritée. »

Dans le Perche, berceau de la race, le Percheron est redevenu l'emblème de la région. Philippe, jardiniste dans un manoir normand, promène ses hôtes sur les collines à bord d'une Bentley de 1948 — mais reconnaît que le véritable esprit du Perche n'est pas dans le moteur. « Le Percheron est l'emblème de notre région. Le meilleur moyen d'être en communion avec la nature, ce n'est pas un moteur — ce sont des sabots. »